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Petite chaloupe bleu-gris

Article mis en ligne le 14 juin 2007 à 7:39
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Petite chaloupe bleu-gris
Qu’est-ce qu’on a fait de toi petite chaloupe oubliée dans les replis de ce rocher au rivage désert?

On a préféré la barge à moteur, la cabine en surplus et vitesse accrue garantie.

Tu t’y retrouves comme une ordure, cachée, abandonnée.

Geste sans âme!

Tu agonises sur les flancs meurtris au tangage des années, les galets cassés.

Ta robe bleu-gris te gêne. Parure fanée.

L’espacement de tes lattes de bois refuse le calfeutrage et un retour éventuel à l’eau.

Les bancs du pêcheur n’ont plus de traces que les clous rouillés sur tes côtés.

Dans cet antre, battue par les marées, tes heures de navigation reniées à jamais.

Viens avec moi aujourd’hui. Le repos réparera tes cassures.

Je te roule sur un billot échoué et je t’emmène près de la saline parmi les tangons et les filets amochés, près des rames aux palettes fêlées et aux manches rognés.

Adossée à une boîte à morue sans manchons, près des vignots ébranlés, tu es une épave méconnaissable jetée là comme un trophée démonté.

Tu serviras de table aux goélands, le temps pour eux de dévorer les tripes d’un poisson

ou de déchiqueter des harengs volés aux pêcheurs en mer.

Je porte des souvenirs d’enfance avec mes frères et mes sœurs sur une eau calme en huile. Tu nous glissais en bordure du rivage au rythme cadencé de nos battements de rames, témoin de nos émerveillements et de nos audaces sans bouée de secours.

Tu te retrouves en bonne compagnie parmi tous ces agrès de pêche qu’on n’ose se débarrasser tout à fait, comme une histoire secrète, comme un recueil de notes à portée de main, comme une relique portée au cou, comme des souvenirs flous qu’on traîne même si le cœur fait mal quand il se rappelle…

Viens te coucher à ton aise. C’est ici que le temps accomplira son œuvre.

Viens, tu le mérites, Vois ces années de service calligraphiées sur ton bois séché.

Ainsi tu disparaîtras lentement, mêlant tes râlements au vent du nordet ou bien en bâillements sous le ciel de juillet, bercée par le murmure des vagues d’été, intoxiquée d’iode, masquée de varechs brunis.

Je te conserverai toujours dans ma mémoire. Ton histoire vivra aussi longtemps que moi.

Je l’embellirai en la racontant à mes petits-enfants qui, eux, la raconteront à leur tour.

Adieu petite chaloupe bleu-gris

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