Le chansonnier et poète, Félix Leclerc, parmi des gens de Vaudreuil et de Dorion. Sur la photo, de gauche à droite : Gaétan Prévost (à l’arrière), une jeune fille non identifiée, M. Leguerrier, Annette Savoie, Paul-Émile Vallée, Félix Leclerc, une jeune fille non identifiée, Pauline Vallée, Henriette Breton et Paul Reid. (Collection Angèle et Gaétan Prévost)
Le chansonnier, 20 ans après sa mort
Félix Leclerc adopté par Vaudreuil
Lors d’un chaud après-midi de juillet, quatre amis se sont réunis dans la maison de Félix Leclerc afin de commémorer les 20 ans de son décès, survenu le 8 août 1998. Vingt années qui se sont écoulées trop vite pour les voisins du chansonnier. Mais deux décennies plus tard, l’esprit de Félix a repris vie, le temps d’émouvantes retrouvailles.
C’est autour d’une table dans le salon de cette maison du chemin de l’Anse à Vaudreuil-Dorion, maintenant un endroit historique, que Janine Sutto, Rosaire Vinet, et Geneviève et Danny Mauffette ont raconté leurs souvenirs les plus mémorables avec cet homme, devenu une légende. M. Vinet et Mme Sutto sont des voisins et grands amis. Danny et Geneviève sont les enfants de Guy Mauffette, un grand ami de Félix.
Peu de gens savent que Félix a adopté Vaudreuil comme résidence d’inspiration et de détente pendant plus de 20 ans. Le chemin de l’Anse, le lac des Deux Montagnes, les champs à perte de vue, et le noyau villageois ont permis à Félix de créer poèmes, chansons et pièces de théâtre qui font maintenant partie du répertoire classique québécois. C’est à Vaudreuil qu’il a composé ses plus belles œuvres.
De ti-gars à vedette
Peu de gens pouvaient prévoir que ce sixième enfant d’une famille de onze, né le 2 août 1914 à La Tuque, deviendrait un jour un artiste de renom. Lors de ses études à l’Université d’Ottawa en 1931, il s’est découvert un intérêt pour l’écriture et le théâtre. À cette époque, les paroles de sa première chanson, Notre sentier, y sont composées.
Notre sentier près du ruisseau
Est déchiré par les labours
Si tu venais, dis-moi le jour
Je t’attendrai sous le bouleau
Toutefois, Félix abandonne l’université pour travailler à la ferme de ses parents, à Sainte-Marthe. Il part ensuite à Québec pour travailler comme animateur radio pendant trois ans. Puis, un peu las de son travail, il revient à Sainte-Marthe en 1937. En 1939, il rencontre Guy Mauffette, qui deviendra son meilleur ami et son complice dans le monde artistique. Danny et Geneviève Mauffette expliquent que ces deux compagnons étaient tout à fait contraires. « Guy, c’était le rêveur, et Félix, il était terre à terre », dit Geneviève.
En 1942, Félix se joint à la troupe théâtrale « Les compagnons de Saint-Laurent ». Cette même année, il épouse Andrée Vien, une femme coquette et élégante qu’il surnomme affectueusement Doudouche. Ils auront un fils ensemble, Martin.
À cette époque, Vaudreuil est un endroit de villégiature et un véritable carrefour d’artistes, et les compagnons de Saint-Laurent décident de s’y établir.
Félix et Doudouche louent une maison sise au 122, chemin de l’Anse, appartenant à Alcide Pilon.
En 1950, l’impresario Jacques Canetti découvre le talent de Félix. C’est à la gare de Dorion que ce dernier reçoit un télégramme l’invitant à Paris pour entamer sa carrière.
Les années suivantes, Félix valse entre les tournées en France et la tranquillité de Vaudreuil. « Il revenait à Vaudreuil recharger ses batteries », mentionne son ami, l’écrivain Marcel Brouillard.
En 1956, Félix achète d’Émilien Denis la propriété du 186, chemin de l’Anse. Danny Mauffette se souvient encore du décor chaleureux de celle-ci : « Il y avait une télévision en noir et blanc dans le coin, là. Il y avait une grosse bûche en érable, une vieille radio, et une selle de chameau rouge. Dans la cuisine, un îlot en demi-lune rouge et un coucou. » Au deuxième étage se trouvait le bureau de Félix, rempli de livres, de papiers et de souvenirs provenant du monde entier.
En 1953, Félix revient au Québec en tant que vedette florissante. Malgré son immense succès en France, Félix demeurait, aux yeux de ses amis, toujours le même homme, sans prétention, tout simple.
Commérage comme inspiration
En fait, Félix serait peut-être un peu gêné de l’attention qui lui est portée encore aujourd’hui. Il préférait sans doute entendre les potins des gens de Vaudreuil. « Il avait le nez fourré partout, Félix. Il savait tout ce qu’il se passait », raconte Danny Mauffette.
Pour rester à l’affût des dernières nouvelles, Félix fréquentait le magasin général, la boulangerie et l’épicerie du village. Il aimait aussi visiter les forgerons avec M. Vinet, dont le travail l’impressionnait.
Assidu à l’église Saint-Michel, Félix s’est inspiré d’un sermon du curé Adhémar Jeannotte pour composer la chanson Attends-moi ti-gars :
Quand monsieur l’curé raconte
Qu’la paroisse est pleine d’impies
C’est pas à cause des péchés
C’est qu’les dîmes sont pas payées
Félix aimait aussi fêter avec ses voisins. « Je me souviens d’une fête que j’ai organisée. Nous avons fêté pendant trois jours, avec deux agneaux, deux tonneaux de vin, » précise Janine Sutto. Par contre, Danny se rappelle les énormes feux de joie de poteaux de téléphone.
Attaché à la terre
Félix a voulu habiter Vaudreuil par amour de la nature. Il adorait sa grange à l’arrière, qu’il nommera L’Auberge des morts subites. De nombreuses pièces de théâtre et soirées de musique prendront vie dans cette grange, notamment avec le groupe théâtral VLM, qu’il a fondé avec Guy Mauffette et Yves Vien. On y retrouvait des poules, des chevaux, des canards et même une biquette gourmande. @Ci:« Il avait un attachement à la terre », explique Danny.
D’ailleurs, cette vie de campagne l’aurait inspiré à écrire L’hymne au printemps :
Vois, les fleurs ont recommencé
Dans l’étable crient les nouveaux nés
Viens voir la vieille barrière rouillée
Endimanchée de toiles d’araignées
Danny se souvient des nombreuses marches que faisait Félix dans les champs derrière sa maison. « Il pensait à ses poèmes en marchant.»
Moments privilégiés
En 1962, Félix, accompagné de son père et de son fils, sont victimes d’un grave accident de voiture. M. Vinet raconte son déjeuner avec le chansonnier lors de son retour de l’hôpital. « Il y a eu tellement de gens qui sont allés le voir. Il y avait même des policiers à sa porte. Félix a dit à son père : “nous avons été tellement bien accueillis à l’hôpital que j’ai réservé la même chambre pour nos vacances l’an prochain!” »
Danny adorait pêcher avec Félix et son père, Guy Mauffette, hormis le fait que Félix le faisait creuser pour trouver ses vers. Leurs parties de pêche finissaient par un souper dans la cuisine avec Doudouche.
Cependant, les talents culinaires de Félix n’avaient pas le goût de ses talents artistiques. « Il a essayé de faire une fondue avec du vin blanc et du fromage Kraft. C’était affreux! » plaisante madame Sutto.
Pour Geneviève, Félix, c’était mon onc’, un homme qui lui a fait vivre de beaux moments d’enfance.
« Avec Félix, tu avais l’impression d’être la personne la plus importante au monde », raconte Geneviève. Elle n’oubliera jamais les heures passées avec lui. « Je vois encore ma petite main dans sa grande main. »
Janine Sutto se remémore l’époque où Félix lui chantait ses nouvelles compositions. « Je pleurais en entendant ses nouvelles chansons. Il était un grand poète, et j’ai beaucoup d’admiration pour lui. Il m’a énormément touchée. »
Un chanteur timide
Madame Sutto, Geneviève et Danny étaient privilégiés d’entendre Félix chanter. « Il ne fallait pas demander à Félix de chanter. Il arrêtait de chanter lorsqu’on entrait dans le salon », dit Danny.
Félix aurait reçu une offre pour faire un spectacle à Valleyfield durant trois soirs en échange de 3000 $. Il a décliné la proposition en disant : « les grands arénas, ce n’est pas pour moi. Emmène-moi dans une petite école. » Il ne travaillait pas pour l’argent, mais pour l’amour de la langue française et de la musique, insiste M. Vinet.
Rosaire Vinet raconte ce soir de 1964 où il a accompagné Félix à Oka en calèche pour un petit spectacle au domaine des trappistes. « Il me disait que la guitare ne devait pas avoir froid. Sinon, elle ne pourrait pas jouer ». Après la soirée, Félix était gêné d’entendre les éloges des gens. Il préférait partir et terminer la soirée avec une collation de cretons et de vin blanc dans la cuisine avec Doudouche à trois heures du matin, se rappelle M. Vinet.
C’est dans la salle paroissiale de Vaudreuil que Félix a joué Le petit bonheur pour la toute première fois, le 23 octobre 1948. Les paroles de la chanson, maintenant légendaires, retentissent encore aujourd’hui :
C’était un petit bonheur
Que j’avais ramassé
Il était tout en pleurs
Sur le bord d’un fossé
Quand il m’a vu passer
Il s’est mis à crier :
« Monsieur, ramassez-moi
Chez vous amenez-moi »
Aujourd’hui, les souvenirs de Félix se raréfient dans la petite maison aux briques blanches délavées par le temps. « On dirait qu’il est encore là », confie Danny, jetant un regard autour de la pièce. Les trois autres acquiescent, et Mme Sutto laisse échapper quelques larmes. « J’ai toujours l’impression qu’il va revenir», conclut Geneviève, nostalgique.
Vingt ans ont passé, mais il est impossible d’oublier ce personnage, empreint dans l’histoire de Vaudreuil, surtout pour ceux qui ont eu le bonheur de le côtoyer.
Lise
Commentaire mis en ligne le 6 août 2008Un très bel article Mélanie...